February 23, 2009

Vente de territoires forestiers par AbitibiBowater : entre liquidité financière et réappropriation de la rente forestière.

Les failles du modèle "classique" de développement économique de la forêt au Québec, un modèle dépendant des structures continentalisées et massifiées des grandes corporations transnationales, ne cessent de s'approfondir, de s'allonger et de rétroagir entre elles. Comme les autres grandes compagnies forestières opérant au Québec et au Canada, AbitibiBowater traverse actuellement une crise de liquidité et de solvabilité, crise qu'elle a elle-même contribué à produire en poussant un modèle de croissance au bout de ses conséquences pratiques. La dernière période de consolidation, initiée en pleine effervescence boursière à partir de la fin des années 1990, a accouché en 2007 d'un Béhémoth nommé AbitibiBowater, incorporé aux États-Unis et piloté depuis Montréal, qui peine aujourd'hui à justifier ses pesanteurs industrielles auprès des acteurs d'un système financier cumulant les dysfonctionnements. AbitibiBowater opère dans un marché de produits forestiers qui s'est effondré, gère des installations industrielles dont les seuils minimum de rentabilité sont évalués à l'échelle globale, et traîne actuellement une dette de 6,2 milliards $, ce qui, n'en doutons-pas, détermine une grande part des discussions lors des business meetings et n'a rien pour rendre sexy la cote de cet éléphant aux yeux des analystes financiers. Cette décote devient très concrète lorsqu'un prêt de 350 millions $ doit être refinancé au mois de mars prochain, et qu'environ 1 milliard $ en prêts doit avoir été remboursé ou refinancé à la fin de l'été qui vient.

Cette crise de solvabilité, qui est le "symptôme" d'une crise du modèle, la haute direction de la compagnie s'efforce actuellement de la gérer en se départissant d'actifs dotés d'une très bonne liquidité. C'est le cas des barrages hydro-électriques que la compagnie compte parmi ses actifs dans au moins trois provinces canadiennes - Québec, Ontario et Terre-Neuve (quoique dans cette dernière, la province en revendique la propriété), mais c'est aussi le cas des territoires forestiers. Si des actifs comme des barrages se vendent actuellement à fort prix sur le marché nord-américain de l'énergie, il en est de même pour les terres forestières, qui constituent une sorte de valeur-refuge en période de crise, et sur la base de laquelle certaines organisations - notamment financières - sont susceptibles d'élaborer une stratégie de capitalisation.

Après avoir annoncé le projet d'une première ronde de vente de barrages au cours des derniers mois, dont des installations ontariennes qui projetaient être vendues au fonds de placement Brookfield Asset Management pour la somme de 200 millions $, AbitibiBowater a indiqué, vendredi le 20 février 2009, qu'elle avait conclu la vente de trois grands territoires forestiers sous aménagement (seigneuries Perthuis en Mauricie, Nicolas Riou et Lac Mitis dans le Bas-St-Laurent) totalisant près de 76 000 hectares. Du coup, la compagnie allait chercher 70 millions $ au comptant supplémentaires, lui permettant d'augmenter ses fonds disponibles pour le refinancement du prêt arrivant à échéance après demain. Un peu d'oxygène, pour le moment.

Avant d'être vendus à Solifor, une société en commandite du Fonds de solidarité de la FTQ, ces lots forestiers avaient fait l'objet d'une proposition d'achat de la part des élus du Bas-St-Laurent. Ayant mobilisé la plupart des leviers financiers régionaux, ces élus ont demandé à ce que le gouvernement du Québec - par le biais de la SGF - s'implique lui aussi dans cette transaction importante, qui aurait permis de mettre sous gestion publique régionale ces "actifs" extraordinaires que sont les seigneuries Nicolas Riou et Lac Mitis. Il se trouve que durant près de 15 ans, ces territoires ont servi de base expérimentale pour le développement d'un modèle alternatif de foresterie, le métayage forestier, modèle encadré par le gouvernement fédéral qui a atteint, voire même dépassé toutes les attentes que l'industrie, les collectivités locales et les gouvernements nourrissaient à son égard. Or, cette expérience, peut-être trop concluante aux yeux de certains, a été arrêtée. Et le projet d'une re-collectivisation des seigneuries, proposé par les MRC de Rimouski-Neigette et de La Mitis, et fort de l'expérience passée du métayage, a été refusé. Offre trop peu intéressante, battue par une autre ? Peut-être. À défaut d'être réencastrés dans le tissu économique de la région, ces lots ont néanmoins été acquis par un fonds québécois, peut-être davantage préoccupé des aspects économiques et écologiques à long terme du développement forestier :

« La crainte que les gens de la région avaient c'est que des territoires en plein milieu de notre région tombent sous intérêts ontariens ou américains. Alors, là, ce sont des Québécois qui ont acquis ces territoires-là. Je ne pense pas que le Fonds de solidarité a l'habitude de laisser dormir ses investissements », a soutenu Richard Savard, responsable du dossier forestier à la Conférence régionale des élus du Bas-Saint-Laurent.

Mais il faudra voir et analyser de près les projets d'affaires avancés par Solifor. Dans le cas de la seigneurie Perthuis en Mauricie, le Fonds de la FTQ s'est lancé dans un joint venture avec la Scierie Dion & fils, une scierie locale. Reste à voir ce qui se passera dans le Bas-du-fleuve, quelle formule sera mise à l'épreuve. Entre le mandat d'un développement économique respectueux des formes de vie, et celui d'un rendement financier supérieur, le Fonds d'investissement de la FTQ reste une organisation financière susceptible de faire des choix contradictoires.

À bien voir l'histoire économique du Québec et du Canada, on remarquera aisément qu'un modèle en crise ne signifie pas pour autant un modèle dépassé ou radicalement transformé. On peut assister à l'émergence d'un modèle rénové, comme cela est le cas au Québec depuis déjà longtemps. Mais cette crise du modèle continentalisé ouvre de nouvelles possibilités pour en faire advenir un nouveau, davantage respectueux de la vie économique et écologique des territoires. La mise en vente de ces lots forestiers, d'une richesse qualitative et d'une valeur à long terme extraordinaire pour la région et le Québec, aurait en effet été une occasion pour les communautés locale, régionale et nationale d'asseoir leurs bases de développement, notamment en élaborant des formules socio-économiques permettant aux collectivités forestières de se réapproprier une grande part de la rente forestière. Disons plutôt, pour tenter de conjurer le retour du même, qu'il s'agit ici d'une répétition générale, et que tout reste ouvert pour une nouvelle économie politique forestière.

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